Revisiter Tonton Bouki à travers les contes haïtiens : le cas de Suzanne Comhaire-Sylvain, dans le récit «Bouki Machsann sann ».
Avec l'apparition du commerce triangulaire par la suite du débarquement de Christophe Colomb en 1492 en Amérique ( le nouveau monde), plusieurs captif venus d'Afrique ont été transportés en Amérique afin de travailler comme esclave au service de leurs maîtres-blanc . Débarqués en Amérique, ils ont continué sans doute à répandre dans la colonie les traditions orales provenant de leur terre d’origine. D’où, l'origine de ce personnage fictif « Bouki » de la littérature haïtienne, qui est considéré comme un phénix renaît de ses cendres.
Dans la colonie de Saint-Domingue, il semble que Bouki est assimilé au Bossalle, et, Malice son confrère, au Créole. Après l’indépendance, il paraît que la conception de Bossalle/Bouki se transforme en Paysan/Bouki, et celle de Creole/Malice se transforme en Citadin/ Malice. Avec l'apparition du conteur haïtien, Alybée Féry, les contes de Bouki ont été écrits. Par la suite, Ils ont été racontés par d'autre écrivain haïtien tel ; Jacques-Stephen Alexis dans un texte intitulé : « Romancero aux étoiles ». Et en 2001, le réalisateur Raphaë Stines amène le personnage sur le grand écran dans un film titré « Bouki nan paradi ».
Ainsi, Suzanne C. Sylvain, anthropologue haïtienne, qui s'intéresse aux contes ( récit imaginaire destiné à la distraction) a jugé nécessaire de rencontrer avec la masse paysanne haïtienne, en vue de travailler sur les contes haïtiens. Elle publie un recueil de contes intitulé : Le roman de Bouqui dans lequel le conte de « Bouki Machann sann » est apparu. Pour le sens commun, Bouki est assimilé à un idiot, un sot, un con… Toutefois, on se demande, comment peut-on attirer l’attention du grand public sur le côté artistique de « Bouki » dans ce conte ? Ce comportement, ne pourrait-il pas témoigner un acte d’engagement posé par Bouki en vue de clarifier sa position vis-à-vis des dérives de la société ?
Alors, il s'agit d'attirer l’attention des lecteurs sur la performance artistique donnée par ce personnage fictif « Bouki » à travers ses actes d’engagements dans le conte de Suzanne C. Sylvain, en vue de faire entendre ses cris de révolte.
Tout d’abord, qui est Suzanne C. Sylvain ?
Suzanne C. Sylvain et sa vie
Fille de Georges Sylvain, Suzanne Comhaire-Sylvain a vu le jour le 6 novembre 1898 à Port-au-Prince en Haïti. Étudiante de Marcel Mauss et de Bronislaw Malinowski, elle est considérée comme l’une des premières femmes anthropologues haïtiennes. Grâce à la démarche de l’observation participante, elle se rencontre avec la masse paysanne haïtienne en vue de travailler sur les contes haïtiens. Spécialiste du créole et du conte haïtien, elle publie en 1940, le recueil de contes intitulé : Le roman de Bouki. Elle travaille de concert avec l’Unesco sur l’éducation en Haïti ( 1947-1949). Suzanne C. Sylvain a trouvé la mort en 1975 dans un accident de voiture au Nigeria. Alors, que peut-on savoir à propos du contenu de son conte « Bouki Machann sann » ?
Présentation du conte « Bouki Machann sann » de Suzanne C. Sylvain.
Il était une fois, Bouki et Malice se collaboraient afin d'acheter un bateau ( pyèj) pour pratiquer de la pêche, en vue de gagner leur pain quotidien. Après plusieurs sorti de pêche, trouvant que le bateau était défavorable pour transporter les poissons dans la ville, Malice était obligé de demander à Bouki de transformer le bateau en charbon de bois afin d'obtenir beaucoup plus d'argent : « Malis reponn : Enben, n'ap boule bato a pou n fè chabon. N ap jwenn senkant chay chabon. Chak chay ap vann di goud. N ap jwenn antou senksan goud, ou tande ? Desan senkant goud pou nou chak ».
Certainement, la combustion était faite sous la recommandation de Malice. Toutefois, après la réalisation de ce travail, Malice utilisait des trucs pour faire comprendre à Bouki que la cendre provenant du bateau était beaucoup plus précieuse que le charbon extrait de ses débris.
[… Malis reponn : paske sann lan vann pi chè…]
De ce point de vue, un partage de biens était accordé entre Bouki et son confrère : « Enben, Malis, ba m’ sann nan, se li m’ vle.- Monchè, ou konnen m’ p’ap refize ou anyen ». Soudain, Malice choisissait le charbon de bois en guise de provision pour aller vendre au marché afin de répondre à ses besoins quotidiens. Bouki, de sa part se contentait de déposer le sac de cendres sur sa tête. Le naïf Bouki prenait la direction des rues en jetant des poignets de cendres par terre, en disant : voici le marchand de cendres qui passe ! Qui veut en acheter ?
Donc, à cause du comportement affiché par Bouki dans les rues, les passants étaient choqués. Pour cela, Bouki était arrêté, et perçu comme un fou aux yeux de l’assistance. Voilà !
L'interprétation du conte selon le sens commun.
Par la suite de sa publication en 1940, le conte de « Bouki Machann sann » est apparu dans le manuel scolaire intitulé : M'ap li ak kè kontan, préparé par la Collection des Frères de l’Instruction Chrétienne, en vue d’éduquer la jeunesse haïtienne. L'idée est de présenter les mœurs de la masse paysanne haïtienne.
Dans le conte, Bouki représente le paysan ( ridicule) dans sa naïveté et sa gourmandise, et Malice représente le Citadin ( l'homme cultivé) dans sa ruse. Bouki est sorti victime à cause de sa naïveté, et traité comme un fou à cause de son comportement bizarre affiché aux yeux de l'assistance. Ce comportement affiché dans le conte, ne serait-il pas de préférence un acte romanesque posé par Bouki en vue de faire voir sa position vis-à-vis les désordres de la société ? Alors, voyons Bouki à travers ses actes…
Bouki à travers ses actes d’engagements.
Considérant que ce conte « Bouki Machann sann » a fait son apparition sous la plume de Suzanne C. Sylvain à un moment de trouble (1940). Et, bien-sûr qu'il faut noter qu’à l’époque c’était la fin de la période de l'occupation Américaine d’Haïti ( 1915-1934), au cours de laquelle il y a eu de désastre écologique tel que : le phénomène de la déforestation. Les paysans ont été véritablement persécutés par l’Église catholique à travers la campagne anti-superstitieuse. Tout cela a causé des troubles chez les sujets dans la société à l'époque. (Et même après, on n’oublierait jamais cet épisode : SHADA face à la forêt des pins à partir de 1941, sous le gouvernement d’Élie Lescot ).
Alors, compte tenu de ces troubles, nombreux cherchent à adopter des comportements pour pouvoir exprimer leur position. Certains cherchent à utiliser de la logique pour rédiger des ouvrages dans le but de faire entendre leurs cris de révolte, d'autres se plongent dans la déraison en vue de dévoiler leur profondeur afin de faire émerger leur inconscient. D’où l’intérêt de se recourir à la performance artistique , au théâtre comme lieu de refuge pour les sujets angoissés de l'époque.
Bouki, bien qu'il ignore le chemin de la logique, quant à lui, se sentait concerner par la situation sociopolitique de son pays, alors il se contentait de prendre la direction du bord de mer en vue de donner de performance artistique pour faire entendre également ses cris de révolte, à sa manière ( son savoir faire) : « Yo pati ansanm, y al lavil. Malis chaje bourik li ak chabon, Bouki menm mete sak sann lan sou tèt li. ». Alors, cet acte d’engagement posé par Bouki était une forme de lutte menée pour dénoncer le désastre écologique ( le phénomène de la déforestation) qui a ravagé le pays durant la période de l'occupation américaine d'Haïti ( 1915-1934), et l'absurdité de ce monde pendant les périodes des guerres mondiales.
Toutefois, la dimension symbolique de sa performance artistique a été ignorée, il était incompris vis-à-vis de son environnement et traité entant qu’un psychotique, c’est-à-dire, doté d’une condition anormale de l'esprit, perte de contact avec la réalité :
« Aprè li fin pase nan yon bann ri, li wè yon pakèt moun bò bank nasyonal la. Malis di : mesye, ki sa ki gen la ? Yo reponn li : Konpè se yon moun fou wi, yo arete la pou yo menen l Bedè. L’ap kouri nan tout ri yo, l’ap jete sann pa gwo ponyen. L’ap di : Men sann ! M ap vann sann ! Nou pa vle sann ? Men bèl sann pyèj wi ». Alors, ce comportement, ne nous rappelle-t-il pas Diogène, qui s'est servi d'une lanterne pour éclairer son passage au milieu du soleil brillant, en vue de chercher un homme de l'antiquité ? Donc, qu'en pensez vous en dépits de tout ?
Ce qu'il faut signaler…
En tout cas, il est important de souligner que, durant la période des guerres mondiales, en Haïti ou ailleurs, les sujets ont connu tant de troubles. En effet, plusieurs courants artistiques et des mouvements littéraires ont été nés afin de faire circuler des messages pour dénoncer les phénomènes sociaux et politiques qui ont ravagé le monde, questionner le sens, l'existence et l'essence même de la vie. C'est l'époque où la rébellion contre les normes établies a été siégée dans la pensée de nombreux sujets. Ce travail est effectué avec ; Filippo Tommaso Marinetti et les frères Bragaglia à travers le futurisme, Marcel Duchamp dans le dadaïsme, André Breton dans le surréalisme, Eugène Ionesco et Samuel Beckett dans le théâtre de l'absurde ( communication impossible), Albert Camus à travers la littérature de l'absurde ( Meursault tu kiait un arabe à cause du soleil. Sisyphe est condamné à rouler un rocher en enfer éternellement, tout en étant heureux)… Tout cela explique le résultat d'un acte d’engagement mené par des gens à l’époque pour attirer l’attention sur l'absurdité, et les désordres de ce monde. Alors, le milieu haïtien a été traversé également par ces mêmes manières de pensée-là, modèle général ( archétype) pendant les moments de trouble qui ont ravagé le monde. N'est-ce pas André Breton, qui a été séduit par les œuvres d’Hector Hyppolite ( peintre naïf haïtien) pendant son passage en 1945 en Haïti ?
En guise de conclusion.
Donc, Bouki, c’est comme le phénix qui renaît de ses cendres, c'est pourquoi il considère ces dernières comme des éléments précieux pour donner son propre sens à sa propre vie. Ce personnage fictif de la littérature haïtienne est loin d’être sot à travers ses actes. Son comportement ne remplace pas la psychiatrie, c'est plutôt un acte romanesque posé par un passionné de l'art pour faire voir ses engagements face aux dérives de la société à l’époque. De son comportement, il a voulu tout simplement provoquer, choquer son environnement tout en rejetant ; la logique, la raison... Alors, ce comportement a été affiché, justement, dans le but de susciter de réflexion sur le fondement de la société dans laquelle se manifeste le chaos. « Krik ? » « krak ! »... Compte tenu de la conjoncture sociopolitique actuelle du pays, quelle devrait être la meilleure position à adopter pour faire entendre nos cris de révolter ?
Auteur : Wady Levy
L' auteur est étudiant en histoire de l’art et archéologie à l'Université d’État d'Haïti.
Référence:
-ALBERT Camus, L’étranger, Gallimard, Paris, 1942.
-ALBERT Camus, Le mythe de Sisyphe, Gallimard, Paris, 1942
-Collection F.I.C, M'ap li ak kè kontan 3, édition Henri Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 2018.
- Jacques Stéphen Alexis, Romancero aux étoiles, Éditions Gallimard, Collection L'Imaginaire, Paris, 1960.
-Jean Price-Mars, Ainsi Parla l'Oncle, Fardin, Port-au-Prince, 2014.
Jung, Carl Gustav, Psychologie de l'inconscient, 2e éd., Genève, 1963.
--ROUMAIN Jacques, À propos de la « campagne anti-superstitieuse », Port-au-Prince, Impr. de l'État, 1942.
--Sara Del Rossi, La société haïtienne dans le recueil Le roman de Bouki de Suzanne Comhaire-Sylvain ( Analyse morphologie et sémiotique), II Tolomeo, PDF, 2016.
WEBER Patrick, Histoire de l’art et des styles. Architecture, peinture, sculpture de l'Antiquité à nos jours, Paris, Librio, 2005.
-Documents électroniques
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- MATRIAL Culture, Hector Hyppolite : Haitian Vaudou and Surrealism, document en https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://materialculture.com/hector-hyppolite/&ved=2ahUKEwiEl_qo0_LnAhXlN30KHSVQAxQ4ChAWMBJ6BAgEEAE&usg=AOvVaw0-TqpUOGVlQahGDFyotOj6>>, mai 2019, consulté le 27 février 2020.


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